J'ai rédigé cette étude à partir d'un ouvrage fort érudit : Parole inspirée et pouvoirs charismatiques, extrait de Mélanges de l'Ecole française de Rome Moyen-âge tome 98 de 1986, une étude absolument complète faite par Matthew Tobin. J'ai également complété par des recherches sur internet (textes et iconographie)et quelques connaissances que j'avais auparavant.

Marie d'Avignon ? En réalité elle s'appelait Marie Robine. On ne connaît pas sa date de naissance dans le courant du XIV ième siècle. Elle arriva à Avignon en 1387, venant d'un petit village près de Madiran dans les Hautes Pyrénées, Héchac, dans le diocèse d'Auch. C'est une femme illettrée d'origine modeste, surnommée la Gasque du fait de son origine gasconne (précisions fournies par l'évêque de Senez Robert Gervais, mort en 1390).

Le Cardinal Pierre de Luxembourg avait fait beaucoup parler de lui pour ses pouvoirs thaumaturgiques ; aussi Marie était venue à Avignon sur son tombeau, dans l'espoir d'être guérie de sa paralysie d'un bras et d'une jambe. Et elle fut guérie ! Et le miracle fut reconnu par le Pape Clément VII.

clément VII

Philippe de Maizière (lui aussi important et méconnu) écrivain de l'époque consacre 27 chapitres de son Songe du Vieil Pèlerin (publié en 1389) au séjour des pèlerins à Avignon et c'est lui qui explique que Marie était venue sur le tombeau de Pierre de Luxembourg dans l'espoir d'une guérison miraculeuse.

célestins 4

J'ai découvert dans les archives de la B.N.F. la deuxième édition d'une biographie publiée en 1866 à Avignon par Augustin Canron sous le titre : le Bienheureux Pierre de Luxembourg, sa vie, ses oeuvres, ses miracles et son culte. Un ouvrage fort documenté qui explique l'importance de ce Cardinal extraordinaire né en 1369 et mort en ...1387 à l'âge de 18 ans !!! Il fut nommé Évêque de Metz à 15 ans puis Cardinal à Avignon à 17 ans : cela est incroyable et pourtant tout-à-fait exact ! De plus ces fonctions n'étaient pas simplement honorifiques car il en assura pleinement la charge notamment en distribuant de nombreuses aumônes aux pauvres d'Avignon. Il mourut d'épuisement à la suite de ses jeûnes et pénitences. Selon sa volonté il fut ainsi enterré dans le cimetière des pauvres de la ville. Il était tellement populaire que ses obsèques tournèrent à l'émeute avec une foule considérable. A partir de ce moment on ne compte plus les miracles qui se produisirent sur sa tombe, au point de mettre en émoi la Papauté. En 1395 le roi y fit poser la première pierre de l'église des Célestins (qui , s'agrandissant, prit une grande importance, voir le plan ci-dessous en 1828) pour y célébrer le corps saint (qui est devenu de nos jours le nom du quartier). Mais revenons à l'époque, il est écrit : Marie de Bretagne, reine de Sicile et de Jérusalem, veuve du roi Louis II, se trouvait alors à Avignon. Voyant le concours extraordinaire des fidèles auprès de la tombe du Cardinal, et voulant seconder leur dévotion, cette pieuse princesse fit, dès les premiers jours de l'année 1389, remplacer la grille en fer par une élégante chapelle de bois.

plan des célestins avignon

de nos jours (ce qu'il en reste est devenu lieu d'exposition et théatre)

célestins 1

église célestins avignon

place des corps saints (2)

ce qu'il en reste ?

célestins 3

 

On comprend donc aisément pourquoi Marie Robine fit ce pèlerinage et décida même de demeurer sur place, dans l'enclos du cimetière saint Michel. On ne sait pas si elle s'établit à Avignon dès sa guérison. Il est certain qu'en 1395 elle y résidait et était relativement connue. Une bulle pontificale du 3 janvier 1395 indique qu'elle est la protégée du pape Benoit XIII (Pedro de Luna, Pierre de Lune autre personnage extraordinaire mais là c'est une toute autre histoire...voir ajout en fin d'article) annonçant le paiement de 60 florins d'or d'Avignon annuels pour aider Marie qui vivait au cimetière Saint Michel, près de la tombe de Pierre de Luxembourg ; avec la précision d'utilisation soit 24 florins pour elle-même, 24 pour son confesseur, 12 pour sa servante. Tout le monde s'accorde pour reconnaître qu'en cette période de schisme, Marie Robine était le témoignage vivant de la légitimité spirituelle et temporelle de la Papauté d'Avignon, et en particulier de Benoit XIII.

benoit XIII

Car, visionnaire, elle devint prophétesse d'où le petit Livre des Révélations qui reprennent les 12 épisodes de ses visions. Il occupe les folios 118 à 128 d'un recueil manuscrit conservé à Tours et provenant de l'abbaye de Marmoutier. Étant sponsorisée par le Pape, elle devint une sorte de fonctionnaire spirituel gardée sur place mais sans aucune influence sur ses dires et visions. Mais elle se rendit compte de cette manipulation qui devint pour elle insupportable. Elle condamnera ainsi les abus et aussi ses Papes protecteurs ! Mais elle ne vivra pas très longtemps, mourant paisiblement en novembre 1399.

Sa fonction de prophétesse papale fut d'ailleurs très courte puisqu'elle commença le 22 février 1398. Elle adressa alors au roi Charles VI une lettre ; nous avons vu qu'elle était illettrée en 1387, alors cette lettre a été écrite soit par un clerc, soit par son confesseur (du nom de Jean), ce qui n'est pas sans poser des questions...D'autant plus qu'à cette époque les cours du soir en accéléré n'existaient pas... Cette lettre donne au roi des conseils de bonne gestion : dis-lui qu'il procure l'union de l'Eglise par les moyens que j'ai déjà indiqués, et qu'il se garde de faire ou de laisser faire soustraction d'obédience à Benoit XIII...dis-lui qu'il opère la Réforme dans l'Eglise...dis-lui de fonder dans chaque diocèse trois maisons ou collèges, un pour les indigents et les vieillards, un pour les pauvres étudiants, le troisième en vue de la défense des églises contre les ennemis de la foi et les infidèles... (dans l'esprit de Marie les infidèles sont les Chrétiens de mauvaise foi car dans la suite elle fera bien la différence avec les Sarrasins)

Au sujet de cette première vision, une supposition fut échaudée quant à sa prédiction de la venue de Jeanne d'Arc mais elle est fort contestée et ferait partie des récupérations si souvent mises en place dans ce domaine, et cela de tous temps. Dans cette lettre adressée au roi, Marie Robine semble pleine d'espoirs. Quelques mois plus tard, les 26 et 27 avril deux nouvelles visions en présence de nombreux témoins dont son confesseur et Marie de Bretagne. Cela sous-entend qu'elle était déjà connue et reconnue.

La seconde vision a un caractère apocalyptique avec une roue enflammée centrale tournée vers la terre. Sur le côté face se trouvent 3450 épées ainsi qu'un grand nombre de flèches, et cette roue a un axe comme pilier qui monte jusqu'au trône de Dieu. On ne peut s'empêcher de penser à l'Apocalypse dit de Jean (ou 600 ans avant Jean dans le style des visions d'Ezéchiel). Et cette roue semble se diriger vers la terre ; cependant elle est retenue par 13 anges qui la maintiennent de la main droite avec des chaînes, tenant chacun une épée de la main droite. Le trône de Dieu est devenu celui du Christ qui tient la plus grande des épées longue de 5 cannes (9 mètres) et qui est le seul à pouvoir juger les êtres humains. Notre prophétesse a alors un dialogue avec lui pour marchander le salut des Hommes. Elle le supplie de ne pas être en colère et c'est un ange qui répond "in Deo non est ira" ; elle lui propose de se sacrifier elle-même mais Jésus refuse. Il lui montre alors un chaudron plein de fumier. Seule l'intervention de la mère de Jésus empêche sa colère, apparaissant les genoux en sang, et fait appel à sa clémence ; Jésus arrête alors la rotation de la roue en retenant les épées.

La troisième vision amène Marie à rencontrer brièvement Lucifer à qui elle résiste ; elle est alors amenée devant le trône de Dieu qui lui montre une cité où est réunie toute le chrétienté avec, dehors, une multitude d'infidèles qui essaient d'y pénétrer. Dieu lui apprend qu'il divise les occupants de la cité en 4 groupes : une partie rejoint les fils de Dieu, tandis que les 3/4 restants sont envoyés en enfer. Il énumère les maux qui affligeront les condamnés et si après les coupables ne s'amendent toujours pas, il enverra, entre autres, cinq foudres qui frapperont la terre en cinq endroits.

Courant avril 1398 une vision l'engage à faire part de ses révélations à Marie, reine de Sicile, et finalement cette dernière l'envoie à Paris avec une lettre de recommandation auprès d'Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, donc reine puis régente du Royaume du fait de la folie du roi.

isabeau

Elle se présente le 2 juin au Palais de la Cité où le concile national (formé par tous les Grands du Royaume, les ambassadeurs étrangers, les représentants des Universités, 11 archevêques et 60 évêques) délibère sur la question de la soustraction d'obédience à Benoit XIII (Pedro de Luna). Mais sa tentative échoua : les portes restèrent closes. Elle reçut la vision d'abandonner sa démarche mais resta cependant à Paris jusqu'en mars 1399. Pendant ce séjour elle délivra deux autres visions.

Dans la cinquième vision du 6 juin 1398, elle voit une majestueuse procession autour du trône de Dieu, avec des séraphins et des chérubins en grand nombre, saint Pierre suivi des autres apôtres et les vierges martyres ; ces dernières étant chacune  fois couronnées et à chaque tour du trône elles déposent une couronne à ses pieds. Le cortège est ensuite complété par les martyres, les confesseurs, les patriarches, les prophètes et un grand nombre de vierges et de veuves. Elle voit un siège vide entre saint Paul et sainte Catherine, mais Jésus ne lui permet pas de s'y asseoir car sa foi est trop faible.

chérubins

vierge et seraphins

La sixième vision, toujours de Paris, lui montre des hommes qui tournent autour d'une étoile en pleurant à chaudes larmes, un ange recueille ces larmes et leur reverse sur la tête. Il s'agirait de la constatation de son échec vis-à-vis des théologiens et doctes universitaires qu'elle n'a pu convaincre. La reine aurait même tenté de la retourner contre Benoit XIII en la renvoyant en mars 1399 à Avignon accompagnée d'un clerc et d'un théologien destinés à contrer le pape.

Elle revint donc se réinstaller dans le cimetière des pauvres (Saint Michel). Le 6 juin elle fut enlevée par deux esprits enflammés qui la transportèrent dans la maison de saint Jean. Elle le supplie alors d'intervenir auprès de Dieu pour les chrétiens divisés, ils assistent ensuite à une messe où Jésus d'identifie à l'eucharistie. Et Marie comprend lors de cette septième vision que chacun doit assurer son propre salut, hors de tout attachement politique ou religieux.

Et donc, lors de ses deux visions suivantes, elle prend de la distance vis-à-vis du pouvoir ecclésiastique : Clément VII lui apparaît deux fois accompagné d'un ange, il lui fait des promesses mais elle ne peut plus lui faire confiance.

Le 18 mai 1399 (vision 10), jour de la Pentecôte, elle est de nouveau enlevée par deux esprits enflammés qui l'emmènent dans la vallée de Josaphat : là se tient un repas avec Jésus, les saints et tous les prélats du monde. Jésus leur pardonne leurs pêchés mais l'un d'entre eux se fait porte-parole et lui demande qui il est qui peut parler ainsi. Marie ressent la mauvaise foi de ces prélats. Jésus nomme trois aumôniers pour distribuer les restes du repas, mais après son départ, les prélats interdisent cette mission. Jésus ordonne alors la fondation de deux cités, celle de l'ingratitude pour les clercs et celle de la méconnaissance pour les laïcs. Au cours de cette vision, la condamnation de Benoit XIII est prononcée car soupçonné de ne pas avoir accepté les propositions faites pour apaiser le conflit des deux papes. Et cela confirme le désormais détachement de Marie Robine avec la papauté et ses autorités.

La onzième vision du 12 octobre transporte Marie sur une étoile où elle voit une procession d'anges et de saints autour d'un arbre magnifiquement décoré. Un long passage semble à Matthew Tobin ne pas être d'origine, un rajout désordonné et incohérent par rapport au reste. Après, un grand mystère de la Passion est présenté par les anges et les saints avec l'arbre dans le rôle de Jésus crucifié. Les infidèles lient les branches de l'arbre, le battent, et le couronnent avec ses propres branches en guirlande, puis l'ensevelissent. Mais trois anges viennent reverser le sang recueilli lors de la flagellation sur son flanc, et l'arbre ressurgit pour aller rejoindre Dieu. Matthew Tobine note que cela rappelle la légende dorée antérieure de Jacques de Voragine. A la fin de cette vision Marie évoque aussi sa déception vis-à-vis du roi de France.

La douzième et dernière vision a lieu le 1er novembre : une  nouvelle procession a lieu autour de la Trinité : le Christ reçoit de Dieu de nombreuses épées qu'il distribue aux saints, et cela annonce l'approche du Jugement dernier. Saint Martin y est nommé précepteur des biens destinées aux âmes du Purgatoire.

Et elle mourut dans son petit oratoire du cimetière des pauvres d'Avignon le 16 novembre 1399.

Ainsi se termine le livre des Révélations. Dans la réalité, l'oeuvre de Matthew Tobin est beaucoup plus importante, non seulement dans l'analyse, mais également par la publication in extenso des 12 révélations en latin. Je pense qu'il est possible de trouver cette étude dont j'ai donné les références en début d'article (puisque moi-même j'ai pu me procurer l'ouvrage) ; d'ailleurs l'article Marie Robine de l'encyclopédie Wikipédia sur Internet fait largement référence à cet ouvrage. Selon mon habitude, j'ai effectué plusieurs recherches complémentaires permettant ainsi quelques ajouts.

 (pour l'histoire des Papes à Avignon voir : http://www.avignon-et-provence.com/avignon-tourisme/histoire/temps-papes.htm#.V0FbFCHwwcc 

AJOUT SUR BENOIT XIII
Dans cet article trois personnages au destin extra-ordinaire sont évoqués : Pierre de Luxembourg, Marie Robine et Benoit XIII. Pour ce dernier, j'ai évoqué le roman, presque un thriller, de Jean Raspail, l'anneau du pêcheur. Je ne sais combien de fois j'ai relu ce livre, sachant bien sûr, que l'auteur a romancé les faits et qu'il y a mêlé une intrigue policière. Pour moi ce livre est un chef d'oeuvre, je ne me prête pas aux étiquettes que l'on a attribuées à Jean Raspail, cela ne m'intéresse pas : nous vivons dans un monde où il faut toujours catégoriser les gens, cela est si simple...

Voici la quatrième de couverture de l'édition originale (Albin Michel), je me fais un plaisir d'en présenter un lien :

 

Jean RASPAIL, L'anneau du pêcheur

Réveillant une polémique qui remonte au Moyen Âge, L'Anneau du pêcheur, œuvre troublante et visionnaire, dont l'intrigue se noue au cœur d'une histoire de la papauté savamment retracée, sème le doute chapitre après chapitre : et si ce vieil homme à bout de forces était en fait le vrai pape ?

http://www.biblisem.net