De tous temps, il avait déjà beaucoup intrigué ceux qui le rencontraient ; quand il était arrivé dans le village, après la Grande Explosion, avec sa famille et un chargement hétéroclite, les aubergistes s'étaient posés des questions à son sujet. "Puisque jte dis quc'est des zippies" grommelait Marthe en s'affairant à la cuisson des ramequins et du coq au vin sur son antique fourneau en fonte. "Mais non, répondait son frère Maurice installé devant la porte pour surveiller le passage devant le four à pain, "c'est des zartistes". Il est vrai qu'à l'époque il portait des cheveux longs encadrant une grande barbe noire et sa femme passait dans le village en chantant, habillée de tissus indiens et les cheveux garnis de fleurs des champs.

Ils s'installèrent dans la maison en ruines d'un gars parti faire fortune à la ville et qui avait disparu dans la grande explosion, et pendant que les deux enfants couraient dans les bois alentours avec les autres gamins du village, élevant des grenouilles dans le lavoir, nourrissant les chouettes du château, tirant sur les vaches du voisin avec l'arbalète de Guillaume Tell, lui et sa femme travaillaient inlassablement à restaurer la maison. Les fins de semaines, ils recevaient de curieux visiteurs dont certains, très forts, épataient les villageois, l'un d'entre eux, installé depuis dans une autre maison, était capable de porter une poutre sous son bras à lui tout seul. D'autres se promenaient dans les rues un drap sur la tête en poussant des hululements de fantômes : les villageois se barricadaient alors dans leurs maisons. 

Le soir venu, d'étranges vapeurs d'encens et de cardamone s'échappaient de la maison toujours en travaux et l'on entendait des musiques aussi étranges de musiciens aux noms bizarres Byrd, Beck, Beethoven, Oldfield, Clapton, Zappa...joués par une véritable tribu d'artistes. Petit à petit, on en apprit plus sur eux, leur voyage dans la grande ville un soir de 31 décembre habillés en bédouins, une expérience réussie de toit-volant, leurs chasses à l'arbalète pour survivre, certains disaient même les avoir surpris en train d'empiler des pierres dans un pré pendant un orage. Aussi, on lui donna le surnom de sorcier Quinquin de Braies-devant et sa femme fut appelée la fée Josy ; oh cela n'avait rien de bien méchant car ils étaient plutôt sympathiques et furent vite adoptés par le village. Cependant, on les soupçonna d'être pour quelque chose dans la légende de la Dame blanche du château où, une nuit d'été avec leurs étranges amis ils avaient allumé un feu sur l'esplanade qui fit croire à un incendie et que l'on y vit de drôles de fantômes carburant au Brouilly. 

Pour en venir au sujet de ce récit, un jour le sorcier gentil apparut soucieux aux Braideventois, devenant silencieux, montant souvent au château dans la journée et même la nuit, prenant des mines de conspirateur, ne s'arrêtant même plus à la terrasse de l'auberge pour fumer ses cigarettes roulées au miel de carottes. Cela dura une semaine, puis un samedi matin à midi on le vit arriver de la nouvelle ville d'Ambarre-les-Bains avec une pleine remorque de matériel : des planches, des cartons remplis, des caisses, des armatures métalliques. Le Riri, le Vévé et le Gégé qui buvaient leur bière multi-quotidienne à l'auberge, eurent beau le questionner sur cet appareillage, rien n'y fit : il mit un doigt sur la bouche en disant "chut" d'un air mystérieux. 

Le lendemain, on le vit monter tout son matériel au château , et pendant 3 jours et 2 nuits, pendant que son fils faisait le guet sur le chemin, empêchant avec son arbalète, quiconque de monter, au grand dam de la gardienne qui se désespérait du manque de visiteurs (et qu'il consolera plus tard en l'épousant), on entendit du village des coups de marteau, des bruits de scie : parfois même on voyait monter de minces filets de fumée blanche. On questionna sa femme et sa fille, mais elles aussi n'étaient pas au courant de se qui se tramait là-haut. 

A la fin de l'après-midi du troisième jour, il redescendit au village, toujours avec son air mystérieux, acceptant seulement de donner rendez-vous à tous le soir-même vers 21 heures, quand la lune se lèverait. A l'heure-dite, tout le village s'était rassemblé sur la terrasse de l'auberge, en face du four à pain ; on le vit monter au château avec son fils, tous deux habillés avec des combinaisons d'apiculteur, puis, plus rien ne se passa. Les villageois commençaient à s'impatienter, d'autant plus que certains passionnés de télévision ne voulaient pas rater Intervilles et ses vachettes, quand, soudain, une énorme explosion retentit, on vit une importante fumée s'élever autour du donjon du château, des flammes même semblaient sortir de la base de la tour. Et alors, spectacle incroyable, on vit la tour s'élever lentement dans le ciel, prendre de la hauteur, sembler un instant s'immobiliser au dessus du château, puis disparaître à jamais dans l'éternité, parmi les étoiles...

 

addendum : bien entendu, le sorcier eut quelques problèmes avec la maréchaussée, la Municipalité ayant porté plainte pour vol de tour, mais cela s'arrangea vite à la terrasse de l'auberge.

Si un jour vous passez par Braies-devant, sachez que le château est incomplet car il lui manque la tour principale qui se promène on ne sait où, quelque part dans la Voie lactée...   

Ce petit conte drolatique, malgré ses aspects humoristiques, est un hommage à un couple d'amis, bien réels ; beaucoup des faits rapportés sont absolument exacts, mais je ne vous dirai pas lesquels,,,

IMG_0001

IMG_0002

IMG_0003

IMG_0004

 

IMG_0002